Nouvelles et autres histoires
Windows on my world - 2005

Windows on my world - 2005

Blam !

Ce son, c’est le bruit de la porte que vient de claquer Susan en quittant notre appartement. C’est également le son qui met un terme à quatre ans de vie commune. Je me retrouve seul, assis dans mon canapé usé jusqu’à l’os entouré par mes seules affaires et les sentiments que j’éprouve sont assez éloignés de ce que je pensais.


En fait, j’éprouve plutôt du soulagement. Elle est partie et je me sens bien. Libre. C’est horrible à dire au bout de quatre ans et on pourrait facilement penser que je suis de mauvaise foi, vu que c’est elle qui vient de me plaquer pour partir avec quelqu’un d’autre. Mais dans ce cas, me direz-vous, pourquoi a-t-elle claqué la porte ? Ce serait plutôt à moi de la claquer cette foutue porte ! Ce n’est pas moi qui l’aie trompée !

 

Je pense surtout que Susan est déçue que je ne tente rien pour la retenir. Bizarrement, cela ne m’a même pas effleuré l’esprit. Je dis « bizarrement » parce que je n’ai jamais été comme ceci, si distant, si froid, si mec en fin de compte. Avant, je répondais aux appels au secours des femmes.

 

Etant jeune, disons 22-23-24 ans, j’étais quelqu’un de moyen sous tous rapports. Moyen physiquement, moyen scolairement, moyen culturellement, moyen socialement. Moyen, quoi. J’ai toujours tout fait pour tendre vers cette médiocrité qui me satisfaisait. On n’attendait rien de moi, mais je ne décevais personne non plus.

 

Le déclic vint quand j’emménageai en colocation avec mon meilleur ami. Lui était la version « Très Bien » de ma personne. Très bien physiquement, très bien scolairement, très bien socialement. Très bien quoi. Il ramenait des dizaines de filles à l’appartement, avec lesquelles je m’entendais curieusement bien.


J’avais l’habitude de me lever tôt, si bien que je me retrouvais souvent à petit-déjeuner avec les conquêtes de mon colocataire - appelons-le Chris pour éviter les répétitions. La situation, étrange au début voire inconfortable, devint par la suite assez intéressante. Je les écoutais me parler de leurs problèmes sentimentaux avec mon ami tandis qu’elles me conseillaient sur ma vie privée.
- Ne t’en fais pas, tu trouveras quelqu’un, m’avait dit une fois Lindsay, l’une des conquêtes éphémères de mon colocataire. Un mec comme toi n’attire pas les filles à notre âge. Elles préfèrent se taper des beaux mecs idiots qui leur briseront le cœur avant de se tourner plus tard vers des gars comme toi ou Chris, gentils, sympas, drôles et qui ne les feront pas souffrir.

 

Bien vu l’aveugle. Mon colocataire l’a virée comme toutes les autres. Mais elle avait soulevé un point crucial. La vingtaine n’était pas mon époque alors que la trentaine le serait sûrement. Je n’avais que dix ans à attendre, voilà tout.

 

Ceci dit, aussi déplaisantes pour mon ego qu’étaient ces conversations matinales, elles avaient au moins le mérite d’attirer mon attention sur certaines interrogations féminines auquel je pouvais apporter une réponse comme la façon dont réagissaient les hommes face à certains problèmes ? J’étais devenu auprès d’elles l’homme lambda, le confident, celui qui éprouvait les mêmes sensations que les autres en étant beaucoup plus bavard. En même temps, plus j’en entendais sur mon colocataire, moins j’avais envie d’être comme lui. J’ai toujours été réticent à cette idée d’aller de filles en filles juste pour le plaisir. Pour moi, l’amour est quelque chose de sérieux, alors que mon ami rompait avec toutes ces filles au bout de quelques jours et ceci, sans que la plupart ne soient même avertis ! Elles passaient et venaient dans sa vie, tandis que je devais faire avec les pleurs, le désespoir de ces filles trompées dans leur besoin d’amour.


Elles se succédèrent jusqu’à Susan. Comme toutes les autres, elle a rapidement succombé aux charmes de mon colocataire à qui je devais bien reconnaître une qualité : il était quand même très beau parleur, même bourré comme un coing.
- Chris ramène beaucoup de filles ici ? me demanda-t-elle un matin, lors de notre second déjeuner ensemble.
- Non, pas tant que ça, mentis-je.
- Pourtant, un type comme ça doit avoir toutes les filles à ses pieds.
- Je suppose.
- Non, mais attends, c’est le type parfait. J’aime regarder les CD des gens que je fréquente pour me faire une idée sur eux et y’a que du bon chez lui. Aimee Mann, Gorillaz, Green Day, que des trucs qui me parlent. Surtout Aimee Mann en fait.
- En fait, ce sont mes CD. Il me les a emprunté, répondis-je gêné.
 Susan se tut. J’aimais quand elle se taisait mais pas pour les raisons que vous pensez. Quand elle se tait, elle baisse les yeux et je la trouve superbe sous cet angle. Et quand elle parlait, c’était encore mieux. De toutes celles que Chris a ramenées à l’appartement, Susan était sûrement la plus cultivée, la plus belle mais aussi la plus fragile.


Sa vie n’avait pas été toute rose et je pense qu’elle espérait vraiment que Chris soit le bon pour elle. En mentant sur les conquêtes de mon colocataire, j’étais complice de ses propres mensonges et je détestais cela. Je le détestais de me mettre dans cette position de complice à mon corps défendant.
 C’est pour cela que quand il m’annonça d’un ton complètement détaché qu’il allait la quitter comme les autres, j’ai explosé.
- Tu ne te rends donc pas compte que c’est une fille super ? Tu n’en as pas marre de prendre une fille, de la bai*** et de la jeter comme si elle n’était rien pour toi ?


Je ne sais pas ce qui a été le pire. Me prendre une mandale droit dans l’œil dans la baston qui a suivi ou me retrouver à la rue. Les deux probablement. Me balader dans les rues, valises à la main et l’œil noir, ne fut pas le meilleur moment de ma vie. Je trouvai pourtant refuge chez Gwen, une des ex de Chris qui ne manqua pas de remarquer que Chris m’avait aussi jeté, comme si j’étais une de ses conquêtes. Sacrée Gwen...toujours le mot pour rire.


Si je devais faire un dessin pour caractériser Gwen, je prendrais plusieurs couleurs que j’étalerais sur une feuille blanche dans tous les sens, sans ordre. Gwen était comme ce dessin, haute en couleurs et complètement foutraque. Même son appartement répondait au dessin. Mais j’étais content d’habiter chez elle.

 

C’était l’une des seuls ex de Chris que je fréquentais encore un peu, en fait surtout parce qu’elle me racontait sa vie et me demandait mon avis dessus. J’étais devenu son thérapeute et j’aimais cela. Le pouvoir que me conférait ce genre de confessions était assez inimaginable, même si en fin de compte elle se fiait toujours à son instinct.


Nous parlions de ses choix, le soir dans sa chambre, elle étendue sur son lit, moi sur un matelas gonflable qui ne tiendrait que la moitié de la nuit. Gwen était une névrosée de la vie. Elle se posait des questions sur tout et n’importe quoi, mais attendait par-dessus tout que quelqu’un lui montre le chemin. Or j’avais toujours été un bon guide, à défaut d’autre chose.

 

Quelques jours passèrent avant que je n’aie à retourner à l’appartement pour chercher mes dernières affaires. L’atmosphère était tendue, comme si chacun attendait que l’autre frappe en premier pour répliquer. Je pris mes derniers CD qui traînaient encore - deux best-of de Lenny Kravitz et de Franck Sinatra - avant de partir définitivement de cet appartement où j’avais malgré tout eu de très bons moments.

 

Dans les escaliers qui me ramenaient vers la rue, je tombai sur Susan, en pleurs, venue voir Chris. D’après ce que j’ai pu comprendre entre les sanglots, ce salaud s’était fait la meilleure amie de Susan. Normal. Nous parlâmes plusieurs minutes et je parvins à la consoler, fort sans doute de ces heures de discussion passées avec toutes les femmes de Chris. On dira ce que l’on voudra, mais parler avec les femmes est souvent très intéressant.
- Franck Sinatra, hein ? me dit-elle en prenant le CD.
 J’approuvai d’un bête hochement de tête. Qu’aurais-je pu dire de plus ? Malgré tout l’amour que je porte aux chansons de Franck Sinatra, l’avouer publiquement à 23 ans est un risque social. Elle hocha la tête également.
- Pas mal, effectivement. Surtout Moon River, lit-elle au dos du CD.
- Ah ouais, c’est aussi ma préférée !

 

Sur ce, je commence à la chanter d’une voie douce, mais fausse. Elle s’en aperçoit, rit quelques instants. On dit que femme qui rit est à moitié dans son lit. Dans mon cas, j’ignorais qui me piquait toutes les moitiés que je méritais, mais le fait est que j’en faisais rire un paquet et qu’un autre devait forcément se les taper dans son lit vu que ce n’était pas mon cas. Simple question logique de mathématiques.

 

Mais cela ne me gênait pas vraiment. Comme je disais plus haut, l’amour est pour moi une chose sacrée qui ne doit pas être gaspillée. Et aussi moyen que j’étais, j’avais quand même des principes bien établis. En fait, j’étais un homme des années 50 égaré dans les années 2000, c’est-à-dire complètement ringard et dépassé.
 
Mon canapé ne me semble plus aussi confortable maintenant que je repense à la vie que nous avions. D’où je suis assis, je peux voir deux tasses sur la table, dont l’une fume encore. Susan n’a pas eu le temps de finir son thé. Alors qu’elle s’éloigne de plus en plus de moi, je perds de mon assurance face à mon soi-disant bonheur. Je me rends compte que ce que je gagne en la perdant ne sera jamais à la hauteur de ce que je suis avec elle. Sans elle, je ne suis qu’un trentenaire célibataire dans un appartement trop grand. Avec elle, je suis bien. C’est donc cela l’amour ? C’est être avec la personne qui vous fait être quelqu’un que vous n’êtes pas ? L’amour ne serait donc qu’une affaire de narcissisme ? 

Les choses ne sont pas allées très vite avec Susan. Nous sortions beaucoup en ami et même si j’éprouvais une certaine attirance pour elle, je pensais qu’elle ne ferait jamais partie de ma galaxie. Mais un miracle se produisit : son vaisseau se perdit dans mon coin d’univers, tel une étoile filante...

 ...qui brilla jusqu’à il y a cinq minutes. Que faire ? Dois-je me lever de mon canapé et lui courir après ? Pour lui dire quoi ? Que je l’aime ? Pourquoi ? Parce qu’elle me fait devenir quelqu’un que j’aime être ? Parce que je l’aime plus que tout ? 

Ce qui a attiré Susan, c’est justement mon côté « homme droit des années 50 ». Les autres me trouvaient austère, elle me trouvait charmant. Les autres me trouvaient fleur bleue, elle me trouvait romantique. C’est étonnant comme la même personne peut être vue de différentes manières selon la personne qui la voit. Nous avons emménagé ensemble quelques mois plus tard dans cet appartement, qui abrita nos moments de douleur et de rires, de joies et de peines.

Pourquoi serait-ce à moi de sauver notre couple ? Nous sommes deux. Si l’un veut s’en aller, nous n’avons plus de raison d’être. Celui qui part entraîne l’autre dans sa chute et j’étais lesté de plomb. Ma chute n’en sera que plus courte, mais plus rapide sera ma mort. Pourquoi est-ce que je pense que cette rupture causera ma mort ? C’est déjà fait. Elle n’a pas pris que ses affaires, elle a aussi emporté ce que j’aimais chez moi et il ne reste que les parties que je déteste. Voilà pourquoi il me faut mourir. Finalement, c’est elle qui gagne. 

Parmi les moments durs, signalons la disparition de son père. Un vrai test de fidélité grandeur nature. Nous sommes allés ensemble aux funérailles, je lui ai tenu la main aussi fort que je pouvais pendant toute la cérémonie pour lui faire sentir que j’étais là, à ses côtés. J’osais parfois une caresse mais j’ignorais si cela compensait un peu de la peine qu’elle ressentait. Sûrement pas, mais au moins, j’essayais de toutes mes forces.

Love sucks. Je balance toujours entre l’envie de la retrouver dans la rue et me complaire dans une monotonie confortable à ses côtés ou bien la laisser partir, ce qui me permettrait de vivre de nouvelles aventures pleines de...de...Mince, je me rends compte qu’elles seraient pleines de rien. A quel âge ai-je perdu ce sens de l’aventure ? Quand ai-je cessé d’être l’Indiana Jones de l’amour ? Peut-être ne l’ai-je jamais été... Ma mémoire s’efface aussi vite qu’elle s’en va.


Non, Susan a été la première et sera la dernière. Encore faudrait-il qu’elle veuille encore de moi. Mais il n’y a qu’une seule façon de le découvrir.


Je me lève en sursaut, dévale les marches des escaliers et la cherche des yeux dans la foule et la rue. Où est-elle ? Combien de temps ai-je réfléchi, seul dans mon canapé ? L’espoir revient quand je la vois, les yeux pleins de larmes, assise dans les escaliers de l’immeuble voisin. Je m’assois à côté d’elle. Elle a sur ses genoux un carton rempli de vieux CDs.
- Franck Sinatra, hein ? lui dis-je en prenant le CD.
Elle approuve d’un hochement de tête.
- Moi aussi. Surtout Moon River en fait.

 

Sa voix douce se met à chanter. Contrairement à moi, elle ne chante pas du tout faux. Je me mets à chanter à mon tour. Elle sourit. Nous nous embrassons. En fait, c’est peut-être cela l’amour.

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